
Productivisme,
Mobilisation de toutes les énergies disponibles
Sandrine Aumercier
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Au sein des milieux militants, le productivisme est souvent compris comme l’excès, la gabegie de production de marchandises inutiles, et comme l’idéologie de la production pour la production. On y oppose – notamment dans le courant de la décroissance – la réduction consciente de la production et de la consommation, ainsi que la critique de l’idéologie de la croissance. Il est vrai que cette idéologie de la croissance est soutenue par tout le spectre politique. Mais cette critique semble supposer que nous faisons une erreur intellectuelle, que nous ne comprenons pas que « trop c’est trop », et que cette erreur serait alimentée par des décideurs avides de pouvoir et de profit. Il faudrait donc défendre et imposer la vertu du « moins ». Je voudrais montrer que le fond du problème se situe ailleurs.
Le productivisme est une machine à dévorer le monde qui tourne désormais avec ou sans notre consentement. Mais si les métaphores de la machine, de la « mégamachine » (Lewis Mumford), ou du « sujet automate » (Karl Marx) ont quelque chose à nous dire, c’est parce que la machine n’est pas du tout une métaphore justement. Elle est au centre des rapports de production modernes, tellement au centre que ces rapports de production sont eux-mêmes devenus une machine que nous n’avons plus les moyens d’arrêter.
Dire que le système social se comporte comme une machine que nous ne savons plus arrêter risque d’aboutir à une conclusion fataliste. Ce n’est pas mon but. Mon but est de mettre en évidence le paradoxe que tout emballée et tout hors de contrôle qu’elle soit, cette machine est quand même incapable de tourner toute seule. Premièrement, une machine ne peut jamais démarrer toute seule, elle doit toujours avoir été programmée par un humain, et deuxièmement, une fois qu’elle est mise en route, elle est incapable de continuer à tourner sans énergie. Les deux points que je viens d’énoncer sont fondamentaux. Ce démarrage est un fait historique et ce sont les humains – pas les dieux ou la nature – qui ont créé la mégamachine. Et cette mégamachine ne continue à tourner qu’avec la mobilisation combinée de toutes les énergies existantes, qui peu à peu transforment le monde en poubelle, c’est-à-dire en entropie maximale. Il faut donc comprendre le rôle de l’énergie et le rôle du travail dans le mode de production capitaliste, ainsi que le rapport entre les deux, pour y situer l’impératif de productivité moderne.
On suppose souvent qu’il suffirait de confier l’organisation de la production aux personnes raisonnables, progressistes et non motivées par le profit ou aux classes opprimées, pour que les problèmes écologiques et énergétiques soient résolus. Ce ne sont pas, dit-on, les technologies propres qui manqueraient pour répondre à nos besoins. Je veux montrer que ce n’est pas le cas. La question de l’énergie nous aide à comprendre pourquoi aucune technologie n’est propre et pourquoi la crise énergétique fondamentale dans laquelle nous nous enfonçons ne connaît pas de solution. À partir des concepts de la thermodynamique ainsi que de celui du travail en économie politique, je souhaite montrer pourquoi la croyance en une « réappropriation émancipatrice des moyens de production » est une illusion et pourquoi nous devons viser une rupture beaucoup plus radicale que les aménagements prônés par l’écologie politique, la décroissance ou l’écosocialisme.
Qu’est-ce que l’énergie ?
Dans la vie de tous les jours, on parle de l’énergie comme s’il s’agissait d’une réserve de quelque chose de concret, par exemple tant de tonnes de pétrole. Or, le pétrole n’est pas de l’énergie « en soi ». Il s’agit simplement d’une huile minérale composée d’hydrocarbures, issues de la transformation de matières organiques au cours de millions d’années. Le fait qu’une certaine quantité de cette substance se trouve sous terre et qu’on puisse en faire la combustion ne signifie pas que c’est sa destination naturelle. Même si l’usage sporadique en était connu depuis l’Antiquité, ce n’est qu’au cours de la première révolution industrielle qu’on a commencé à considérer les hydrocarbures, à l’époque surtout le charbon, comme une réserve de quelque chose à brûler.
L’idée s’est alors imposée que les réserves géophysiques étaient limitées et que l’on se dirigeait inévitablement vers leur épuisement. Tous les économistes avertissent de cela depuis le début de l’époque industrielle. Cette idée d’une réserve limitée est assez trompeuse, car elle ne tient pas compte de la dimension processuelle de la production industrielle, c’est-à-dire du type de rapport social qui la sous-tend. Porter l’attention sur cette seule dimension de « stock physique » conduit à naturaliser les rapports sociaux en ne les considérant que comme des activités naturelles confrontées à des limites naturelles. Toutefois, rappelons-nous que ces activités n’ont rien de naturel et que la limitation absolue des ressources n’a jamais intéressé une société antérieure. Une société qui n’est soumise à aucun impératif de production peut certes rencontrer des pénuries locales mais elle ne se préoccupe pas de la diminution du stock absolu. C’est parce que l’économie moderne a pour horizon la totalité de la planète et l’exploitation de tout de ce qui existe qu’elle a commencé très tôt à développer une nouvelle conception de la nature comme d’un stock de ressources limité.
Je parlais du pétrole. Prenons un autre exemple. Qu’est-ce que le vent ? On parle d’énergie éolienne, mais le vent n’est pas non plus une source d’énergie en soi, mais un simple mouvement de l’air dans l’atmosphère terrestre. Il est vrai que les éoliennes permettent de transformer l’énergie cinétique du vent en électricité. Mais pour produire de l’électricité, il a d’abord fallu inventer le courant continu (Allessandro Volta), le générateur électrique (Michael Faraday) et les systèmes de stockage.
Rien à voir donc avec l’ancien moulin à vent, qui n’opérait pas de conversion d’énergie d’une forme vers une autre, mais un simple transfert d’énergie cinétique : il transmettait l’énergie cinétique du vent au mouvement des ailes du moulin. Il n’avait pas besoin de la notion d’énergie pour fonctionner. Les systèmes modernes de conversion et de stockage d’énergie, en revanche, ont pour condition préalable une notion correspondante de l’énergie.
Et qu’est-ce que l’énergie nucléaire ? Un noyau atomique n’est pas destiné par nature à devenir une source d’énergie. La libération d’énergie nucléaire peut certes se produire naturellement par des réactions de fusion nucléaire à l’intérieur des étoiles – par exemple le Soleil – ainsi que par fission nucléaire dans le cadre de la radioactivité naturelle. Mais pour parler d’énergie nucléaire, il faut une conception de l’énergie et un projet visant à libérer cette énergie nucléaire, ainsi qu’une science et une infrastructure appropriées.
Et l’énergie solaire enfin ? Sommes-nous au seuil d’une ère de « communisme solaire », comme certains le souhaitent ou le prédisent ? Le rayonnement solaire rend la vie possible sur Terre grâce au transfert d’énergie lumineuse et thermique. Les photons sont des ondes électromagnétiques qui transportent de l’énergie. Ils transmettent continûment cette énergie à la matière. Il est à l’origine de la plupart des sources d’énergie terrestres. Cette source d’énergie colossale n’est toutefois exploitable au sens moderne du terme qu’après avoir été convertie en électricité, notamment grâce à l’effet photovoltaïque, découvert à la fin du XIXe siècle. Pour faire du soleil un « dieu de l’énergie », il ne suffit pas de recevoir des photons. Il faut un monde recouvert, tout simplement, d’innombrables installations solaires, batteries et appareils électriques. Et ce, avec un rendement bien inférieur à ce que peuvent offrir les hydrocarbures…
Ainsi, la notion d’énergie permet d’appréhender tous les processus physiques à travers un concept unificateur : celui d’une quantité abstraite de quelque chose pouvant être transformée d’une forme en une autre afin d’effectuer un travail. Mais cela ne va jamais sans un système de conversion et jamais sans une multitude d’étapes technologiques qui mettent en route toute une spirale industrielle et technico-scientifique. Il n’est donc pas possible de considérer ma petite consommation d’énergie individuelle, par exemple cette ampoule basse consommation ou cette machine à laver, indépendamment de l’immense système de rapports qui la rend possible. C’est là une différence essentielle avec tous les processus prémodernes.
Dans toutes les formes d’énergie que nous venons d’évoquer, on constate que l’énergie n’est pas quelque chose qui est « déjà là », mais quelque chose d’abstrait que l’on tente de matérialiser, de se procurer, à travers d’immenses systèmes techniques, et ce, pour effectuer un travail. « Se procurer de l’énergie » mérite donc des guillemets. En effet, le premier principe de la thermodynamique stipule que l’énergie totale d’un système fermé reste conservée. Lorsqu’un système n’est pas fermé, ce qui est le cas de tous les systèmes que nous connaissons, il échange de l’énergie avec son environnement. Cet échange d’énergie ne modifie toutefois en rien la quantité totale d’énergie échangée lors de la transformation du système. En d’autres termes : l’énergie n’est ni créée ni détruite. Sa quantité totale reste constante partout et à tout moment. Il est donc important d’avoir à l’idée qu’on ne se « procure » pas de l’énergie, on se donne simplement les moyens de capter et utiliser l’énergie existante grâce à des convertisseurs.
J’aime citer la phrase que disait le prix Nobel de physique Richard Feynman à ses étudiants :
« Il existe un principe, ou si vous préférez, une loi, qui régit tous les phénomènes naturels connus à ce jour. Il n’existe aucune exception connue à cette loi : elle est, pour autant que nous le sachions, absolue. Cette loi s’appelle la conservation de l’énergie. Elle stipule qu’il existe une certaine quantité, que nous appelons énergie, qui n’est pas modifiée durant les multiples transformations que subit la nature. C’est une idée des plus abstraites, car il s’agit d’un principe mathématique ; ce principe énonce qu’il existe une quantité numérique qui ne change pas lorsque quelque chose se produit. Il ne s’agit pas de la description d’un mécanisme, ni de quoi que ce soit de concret ; c’est simplement un fait étrange : nous pouvons calculer un certain nombre et, lorsque nous avons fini de regarder la nature faire ses tours de passe-passe et que nous calculons à nouveau ce nombre, il est le même. […] Il est important de savoir que nous n’avons aucune connaissance de ce qu’est l’énergie dans la physique d’aujourd’hui. » 1
Ce que ne dit pas Richard Feynman, parce qu’il n’est pas historien, c’est que l’idée de mesurer les phénomènes naturels à partir de la notion d’énergie n’a rien d’une vérité absolue. La définition la plus simple de l’énergie est qu’elle mesure la capacité d’un système à modifier un état ou à effectuer un travail. Sans notion de travail à effectuer et à comparer, la notion d’énergie n’a tout simplement pas lieu d’être. Historiquement, ce n’est que lorsqu’on a commencé à mesurer, rationaliser et optimiser la productivité qu’il est devenu indispensable de parler d’énergie, car pour faire tourner les machines, il faut de l’énergie. C’est à ce moment que naît le fantasme qu’il existe une énergie – notamment solaire – en quantité illimitée, à condition seulement que nous apprenions à la capter.
L’énergie n’est donc pas quelque chose qui préexiste d’un point de vue ontologique, mais quelque chose qui est constitué par un certain prisme social, un certain rapport instrumental au monde. Pour être exploitée, l’énergie doit d’abord être rendue utilisable. Contrairement à toutes les idées reçues, elle n’est pas disponible sous forme de réserve d’énergie naturelle. Elle n’est constituée en tant que telle que par des infrastructures dédiées. Cela nécessite des ingénieurs et des scientifiques, mais aussi un certain mode de production, qui travaillent de concert pour couvrir le monde de dispositifs de conversion d’énergie, de stockage d’énergie, de transport d’énergie, etc.
Les hydrocarbures, le vent, le soleil, le noyau atomique et d’autres sources d’énergie ne sont devenus des sources d’énergie qu’après que l’organisation sociale ait, pour ainsi dire, enfilé des lunettes énergétiques. Ce ne sont pas des sources d’énergie « par nature ». Le bois peut tout aussi bien se décomposer en humus, être scié pour la construction ou brûlé pour produire de la chaleur. D’un point de vue scientifique, tous ces processus peuvent être décrits comme des transformations d’énergie. Cette signification n’est toutefois en aucun cas vouée à être la seule et la plus importante.
La mauvaise nouvelle de l’entropie
C’est alors qu’intervient la deuxième loi de la thermodynamique qui stipule qu’à chaque transformation de l’énergie, une part de cette énergie est dissipée en chaleur, et devient de ce fait inutilisable en termes de capacité de travail. C’est ce qu’on appelle l’entropie. Le terme a été introduit en 1865 par le physicien allemand Rudolph Clausius pour décrire la dissipation de l’énergie lors des transformations physiques. Dissipation ne signifie pas « perte » : le deuxième principe ne contredit pas le premier. L’énergie est donc le concept qui correspond à une quantité de travail réalisable, tandis que l’entropie correspond à une perte d’utilisabilité qui limite la quantité de travail réalisable. Alors que le principe de conservation de l’énergie paraissait une bonne nouvelle, la découverte de l’entropie a été une très mauvaise nouvelle ! Il serait donc plus juste de parler de « crise de l’entropie » plutôt que de « crise énergétique »2, mais là aussi, à condition de ne pas la naturaliser en réécrivant toute l’histoire du monde du point de vue de l’entropie.
Les optimistes du progrès et les pessimistes antimodernes se disputent depuis plus de deux siècles l’interprétation de cette crise. Les premiers pensent que nous finirons un jour par renverser la tendance la plus inquiétante grâce à une solution technologique disruptive, si seulement nous sommes assez intelligents. Les seconds annoncent l’apocalypse, souvent lié à une cosmologie de l’entropie. Les deux constituent l’envers et l’endroit de la même médaille. Aucune de ces deux visions ne s’intéresse réellement à ce que signifient socialement l’énergie et l’entropie et comment ces concepts ont émergé historiquement.
On objecte souvent que l’entropie est un phénomène universel. Tous les processus naturels produisent de l’entropie, c’est-à-dire une quantité d’énergie qui devient inutilisable au cours des transformations naturelles. Mais la temporalité cosmique et terrestre, d’une part, et la temporalité des sociétés prémodernes et industrielles, d’autre part, n’ont aucune commune mesure. De plus, le caractère éventuellement « inutilisable » de l’énergie n’a aucune signification pour la nature et pour les sociétés non industrielles. Il n’a de sens que pour nous. Si la Terre devient inhabitable en raison du réchauffement climatique, cela n’a aucune importance pour la nature. Elle prendra simplement d’autres formes et évoluera dans d’autres directions. Les innombrables ouvrages qui nous expliquent que nous sommes victimes des lois universelles de l’entropie constituent une tentative de présenter la technologie industrielle comme le produit final d’une évolution universelle et donc de « noyer le poisson ». Le destin de la modernité industrielle est présenté comme le destin de l’humanité, voire du cosmos ! Deux ordres de grandeur incommensurables sont ainsi constamment confondus. Mais l’homme et la société ne sont pas des entités naturelles ; les décisions sociales ne peuvent donc pas être attribuées à une quelconque loi de la nature.
Ce qui a donc été mis en marche avec la révolution industrielle, c’est un régime énergétique entièrement nouveau, qui n’a rien de naturel. Il n’est pas comparable au cycle naturel de la biosphère, qui ne produit pas de « déchets », contrairement à la production industrielle. La différence réside dans la finalité productiviste qui constitue le rapport social, tant dans le capitalisme que dans les pays socialistes. Cette finalité consiste en l’impératif de production, c’est-à-dire la nécessité de produire rapidement, efficacement et à des échelles toujours plus grandes. La biosphère ne poursuit pas une telle finalité. Les sociétés passées non plus. Elles ont certes produit des biens, mais en partant d’autres finalités sociales.
C’est pourquoi la production capitaliste, et elle seule, instaure une nouvelle temporalité, qui se reflète à son tour dans son entropie. L’entropie mesure un degré d’indisponibilité, d’inutilisabilité, qui désigne également le degré d’irréversibilité temporelle. Autrefois, lorsque la forêt était défrichée, il fallait une ou plusieurs générations pour rétablir l’équilibre. En revanche, lorsque les réserves de pétrole et de gaz seront épuisées, il faudra des millions d’années pour qu’elles se reconstituent. Nous mangeons donc notre futur. Se référer ici à des exemples plus anciens de destruction de l’environnement, qui sont bel et bien attestés, est une excuse facile. Car l’objectif principal des sociétés antérieures n’a jamais été la production mondialisée de marchandises ! Elles ne pouvaient donc pas subir le réchauffement climatique, la disparition de la biodiversité ni la transformation de la planète en poubelle. Seule la modernité nous place au centre d’un sablier qui se dirige inexorablement vers le point mort. Mais ceci n’a rien d’une nécessité anthropologique si on s’intéresse à l’incroyable diversité des sociétés humaines.
La focalisation erronée sur les énergies fossiles
Le thème du réchauffement climatique a été l’occasion de créer une nouvelle vertu énergétique, celle des « énergies renouvelables ». Or cette expression induit gravement en erreur : aucune énergie n’est « renouvelable » puisque l’énergie totale se trouve toujours en quantité constante. Cette expression nous fait croire à une source d’énergie naturellement inépuisable. Or le problème de la société industrielle ne réside pas dans l’existence de sources d’énergie, comme on l’a dit, puisque l’énergie reste de toute façon constante, mais dans la capture de l’énergie, capture qui suppose une invention préalable du concept d’énergie. Or c’est avec la capture, le stockage et la distribution que les problèmes commencent. Les photons du soleil constituent bien si on veut une source d’énergie « renouvelable », du moins aussi longtemps que le soleil existera, mais les systèmes de capture, de conversion et de stockage, eux, ne sont pas renouvelables.
De fait, la prétendue « transition » n’est pas destinée à sauver le climat. Elle est destinée à poursuivre le même régime énergétique sur d’autres bases énergétiques que les hydrocarbures, étant donné que les réserves de pétrole sont entrées dans leur phase de déclin. Chacun connaît la courbe en forme de cloche qui fut présentée par Marion Hubbert King dans les années 50 et qui annonçait déjà le pic du pétrole. Or le pic de pétrole conventionnel pourrait avoir été dépassé en 2006 si l’on en croit un rapport de l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE). L’exploitation croissante de pétrole non conventionnel se met alors à retarder le pic de pétrole, tous pétroles confondus. Les estimations sur la fin du pétrole dépendent bien sûr de nombreux facteurs, tels que les gisements non conventionnels (comme les sables bitumineux et autres), les nouvelles technologies d’exploitation, l’incertitude quant aux réserves réelles, etc. Mais une chose est sûre : elles sont en quantité limitée sur la Terre et elles s’épuiseront tôt ou tard. Cette réalité est inéluctable.
Le thème du climat semble entretemps devenu ce que Matthieu Auzanneau appelle « un cache-misère devant les difficultés croissantes à trouver de nouvelles sources intactes et économiquement exploitables de pétrole3 ». On a ainsi le parfait alibi pour promouvoir une apparente reconversion de la production fossile vers de nouvelles formes d’énergie. N’est-il pas délicieux de voir Total changer de nom pour devenir TotalEnergies (2021) et se mettre à produire des énergies renouvelables – non pas à la place mais en sus du pétrole ? Certains dénoncent à cet endroit le greenwashing. Mais cette dénonciation est le plus souvent liée à la croyance que tout se résoudrait si seulement on abandonnait totalement les énergies fossiles pour ne produire que des énergies dites « renouvelables ».
C’est très surprenant si l’on s’intéresse sérieusement à ce que signifierait une électrification complète du monde : excavations gigantesques de métaux avec des quantités monstrueuses de déchets, empoisonnement permanent des sols et des eaux, pollution de l’air, construction d’innombrables routes et infrastructures supplémentaires, traitement et raffinage industriel polluants et coûteux en eau, en énergie et en déchets industriels inassimilables, et finalement un héritage de millions d’anciennes mines abandonnées, sans compter l’expulsion ou la « relocalisation » des populations. Tout cela n’est en aucun cas moins dévastateur que le réchauffement climatique, sans parler du fait que cela ne limite pas le réchauffement mais ne fait que s’y ajouter. Le verdict d’Aurore Stephant, ingénieure et consultante en géologie minière, est sans appel : il n’y a pas de mine propre et les dévastations minières ne sont pas moindres que celles dues au réchauffement climatique4.
Il y a indubitablement des améliorations technologiques et des législations environnementales. Mais elles ne compensent en aucun cas l’extraction toujours plus complexe et destructrice des matières premières. Les métaux recherchés pour la transition énergétique se trouvent en concentration toujours plus faible dans la partie accessible de la croûte terrestre. La quantité de déchets miniers est ainsi estimée à 200 milliards de tonnes par an et doit être multipliée par cinq dans les prochaines décennies !
Concernant la diminution de concentration dans les minerais et la prise en compte de l’ensemble des processus industriels, on parle d’EROI (en anglais : Energy Returned on Energy Invested), qui désigne le rapport entre l’énergie obtenue et l’énergie investie pour l’obtenir. L’EROI des hydrocarbures ne cesse de diminuer. Celui des énergies renouvelables, qui est de toute façon nettement inférieur, diminue également. Et ce, alors que la prétendue « transition énergétique » devrait conduire, selon l’AIE, à une multiplication par six des besoins en minéraux critiques dans les décennies à venir !
Que l’on tienne compte des besoins croissants en métaux, de la croissance des infrastructures et de la multiplication des étapes de transformation, et alors l’utilisation exclusive d’énergies dites « renouvelables » s’avère une simple utopie. Le solde en est un volume phénoménal de déchets et de pollutions, pour la plupart irréparables.
En résumé : plus la concentration en minéraux diminue, plus l’énergie nécessaire à l’extraction minière augmente (outre l’énorme quantité d’eau nécessaire et une large utilisation de produits chimiques toxiques), ceci alors que le remplacement annoncé des énergies fossiles (qui représentent encore 80% de la consommation totale d’énergie dans le monde) nécessite toujours plus de métaux critiques, et ceci alors que la consommation mondiale d’énergie devrait doubler d’ici 20505 ! Pour le dire plus simplement, il faut toujours plus d’énergie pour obtenir de l’énergie, et ce alors que les besoins ne cessent d’augmenter. Comment y arriver, même avec la meilleure volonté du monde ?
Ceci confirme une réalité historique : il n’y a jamais eu de transition énergétique. La consommation de différentes sources d’énergie n’a jamais cessé de s’empiler depuis la première révolution industrielle. Par exemple, contrairement à ce qu’on pourrait penser, on n’a jamais, historiquement, consommé autant de charbon et de bois qu’à l’heure actuelle6. Rien d’étonnant, donc, à ce que les Verts allemands, lorsqu’ils ont fait partie de la coalition gouvernementale, aient soutenu la production de charbon et aient prolongé le fonctionnement des centrales nucléaires, pendant que, dans le même temps, l’Allemagne décuplait sa production d’énergies renouvelables ! Rien d’étonnant non plus à ce que la Chine soit le premier producteur mondial de charbon, mais en même temps le premier producteur mondial d’énergies renouvelables ! On ne peut pas s’étonner non plus si, durant le mandat de Joe Biden – le champion du retour dans les Accords de Paris – les USA ont connu une production de production de pétrole et de gaz supérieure à celle qui est relevée durant le premier mandat du négationniste climatique Donald Trump, ce qui n’a pas empêché les USA de décupler les investissements dans les énergies renouvelables7. Ces contradictions sont parfaitement logiques du point de vue de l’histoire de l’énergie. Elles n’ont rien à voir avec la volonté des uns et des autres.
Elles sont structurelles depuis la première révolution industrielle. Ce phénomène historique est accompagné d’une synergie de consommation systémique de toutes les matières premières existantes. Le peak oil est donc suivi, comme son ombre, d’un autre pic dont personne ne parle volontiers : le « pic de tout » (peak everything)8.
La pénurie de métaux critiques tels que le lithium ou le cobalt, ainsi que de matières premières comme le phosphore, le sable ou l’eau douce, bref de tout ce qui existe, se profile dramatiquement, que ce soit dans quelques décennies ou dans quelques siècles. La prétendue substitution de certaines ressources énergétiques par d’autres ou de certaines ressources critiques par d’autres ne constitue en aucun cas la solution au problème énergétique. Elle ne fait que continuer à ronger le monde à un autre endroit. Elle n’apporte pas de « transition », mais aggrave la spirale des besoins énergétiques nouvellement créés, qui s’ajoutent aux précédents.
L’erreur magistrale des mouvements pour le climat est donc qu’ils prônent essentiellement le renoncement à la combustion, assorti de sobriété. Je cite ici un éminent professeur d’ingénierie civile et environnementale, qui a développé un modèle – controversé – visant à remplacer toutes les sources d’énergie existantes par des énergies dites renouvelables : « La combustion est le problème »9, dit-il. Ceci est complètement faux. Le problème n’est pas qu’on brûle quelque chose, disons tant de tonnes de pétrole, mais que toute la production moderne est soumise à une abstraction physique appelée « énergie ». Comme je le disais au début, il est nécessaire de quitter la vision statique de stock, qui est naturaliste, pour s’intéresser aux catégories qui gouvernent les processus industriels et leur dynamique historique. À cet égard, l’électricité creuse le même gouffre entropique que les énergies fossiles. C’est l’abstraction énergétique qui a transformé le monde en une immense réserve de ressources destinée par définition à s’épuiser progressivement.
La catégorie de travail dans le capitalisme
Les historiens n’ont pas manqué de remarquer que la notion moderne d’énergie est apparue dans le sillage de la première révolution industrielle10. Le terme « énergie » a été utilisé pour la toute première fois par Jean Bernoulli au début du XVIIIe siècle (1717) pour désigner ce que l’on appelle aujourd’hui le travail mécanique. Il a fallu encore un siècle et demi pour que ce terme acquière une base théorique solide qui le distingue de la notion de travail, bien qu’il lui soit indissociablement lié, comme on va le voir maintenant.
On a dit que l’énergie est la mesure de la capacité d’un système à modifier un état ou effectuer un travail. Mais qu’est-ce donc que ce travail à effectuer ? C’est bien en s’inspirant de la définition du travail humain que les ingénieurs de la fin du XVIIIe siècle ont progressivement développé une nouvelle notion de travail en physique. C’est cette notion de travail qui a permis de définir de mieux en mieux la notion d’énergie. La nouvelle notion de travail en physique reposait sur la recherche d’efficacité des nouvelles machines, notamment de la machine à vapeur. En 1829, l’ingénieur Gaspard-Gustave Coriolis décida délibérément de désigner par le terme de « travail » ce que les mécaniciens appelaient jusqu’alors « quantité d’action », « puissance mécanique » ou « force »11.
Ce n’est pas hasard. Le modèle de cette nouvelle conception du travail était déjà présent dans son environnement social. Il s’agissait déjà de réduire le travail humain à sa dimension physique, à savoir sa dimension de performance mécanique. La dimension sensorielle, psychologique, symbolique ou éthique d’une activité devenait ainsi secondaire, voire était complètement abandonnée. Elle était remplacée par l’objectif principal, qui consiste à rationaliser et à accroître la production.
Marx parle du travail humain comme d’ « une dépense de cerveau, de nerf, de muscle, d’organe sensoriel, etc.12 ». Or, dans le capitalisme, et uniquement dans le capitalisme, cette dépense est en même temps créatrice de valeur. Le travail crée de la valeur en produisant des marchandises qui sont des valeurs d’échange : le travailleur vend une partie de sa force de travail au propriétaire des moyens de production, qui investit dans des moyens de production afin que des marchandises soient produites et vendues. La concurrence oblige chaque détenteur de capital à être plus compétitif que les autres sous peine de disparaître du marché.
La force de travail qui fait l’objet d’une vente est homogénéisée par la moyenne sociale du temps de travail nécessaire à la production d’une marchandise donnée, car sur le marché capitaliste on ne peut pas vendre un pull tricoté à la main si le temps de travail moyen socialement nécessaire à la fabrication d’un pull est dicté par sa production en 500 000 exemplaires dans n’importe quelle usine automatisée. Mais la rationalisation constante de la moyenne du temps de travail socialement nécessaire atteint rapidement un plafond : un être humain ne dispose que de 24 heures par jour, et même de bien moins que cela si on déduit le temps de sa propre reproduction. Marx appelle « plus-value absolue » la plus-value obtenue grâce à l’allongement de la journée de travail. Dès que sa limite a été atteinte, il a fallu trouver un autre moyen de repousser cette limite physique. Marx l’appelle la « plus-value relative ». Dans les deux cas, il s’agit de « gagner du temps », soit en prolongeant le temps de travail non rémunéré, soit en rationalisant ce même temps de travail par l’introduction de machines beaucoup plus efficaces qu’un humain. Il s’agit bien sûr ici du temps au sens industriel, qui est très précisément le temps de l’entropie, celui qui dévore notre avenir.
La plus-value relative désigne donc la possibilité d’avoir un meilleur rendement pour un temps de travail identique, en faisant désormais accomplir une grosse part du travail par des machines. La nécessité constante d’introduire de nouvelles machines, de nouvelles innovations, vient de l’aiguillon de la concurrence. Aucun capitaliste ne peut rester les bras croisés car il est à tout moment menacé d’être dépassé par un concurrent en termes de productivité. Il doit donc toujours s’efforcer d’avoir une longueur d’avance en innovant constamment pour augmenter sa productivité. Du point de vue de la société prise en totalité, ceci alimente une course sans fin qui est le véritable noyau de la compulsion de productivité et de croissance. Seulement, en transférant le travail humain sur les machines, que Marx appelle le « travail mort », la limite n’est plus seulement la journée biologique de 24 heures mais la totalité de la planète Terre.
Désormais, la compétitivité pousse à être le premier à mettre sur le marché une technologie de production plus efficace que les concurrents. Cela permet d’acquérir une avance sur le marché, du moins jusqu’à ce que cette technologie se soit généralisée. Le travail d’un être humain et celui d’une machine sont rendus équivalents en termes de performance mesurable, réduits á leur commun dénominateur énergétique13. Ce n’est donc pas un hasard si l’on a choisi le même terme pour désigner ces deux inventions : le travail mécanique en physique et le travail abstrait dans la société capitaliste.
Le seul but de la production capitaliste est la poursuite du plus haut niveau de productivité, afin de se maintenir concrètement dans la concurrence. Et c’est précisément ce que permet la conception sous-jacente de l’énergie. À la fin du XIXe siècle, on s’acharne à mesurer physiquement et à rationaliser la performance humaine à l’aune de celle des machines, exactement comme si l’homme était une machine. On en vient à imaginer le monde entier comme une immense usine, où les plantes, les animaux, les humains et les machines « travaillent » de concert, alimentant toute l’imagerie futuriste du progrès. Cela a conduit au taylorisme et au fordisme, puis, bien plus tard, au New Public Management.
Cette conception capitaliste du monde comme une usine est un aboutissement de la thermodynamique et un précurseur de la cybernétique : tous les phénomènes, qu’ils soient naturels, sociaux ou psychiques sont appréhendés du seul point de vue de leur équivalence énergétique abstraite. Cette conception place l’homme dans un immense continuum énergétique, dont il n’est qu’un simple rouage. C’est ainsi que le capitalisme invente simultanément l’écologie et l’économie. Elles ne sont pas contradictoires et toute la trajectoire du capitalisme tend même à les faire converger.
À l’échelle sociale, la loi de la valeur marxienne reste valide : le travail humain reste la seule source de création de valeur économique. Mais pour l’économie standard, seule prévaut la quête de la meilleure combinaison des facteurs de production. Elle ne fait pas de différence de principe entre le facteur travail et le facteur capital (ou moyens de production). Ces facteurs doivent être combinés de manière optimale. L’entrepreneur individuel et la théorie néoclassique de la production partent ainsi du principe d’une substituabilité sans limite de principe entre le travail vivant (humain) et le travail mort (des machines). L’économie néoclassique fonctionne donc à la fois sur la base d’un déni du rôle du travail humain dans la production de valeur à l’échelle de la société et d’une substituabilité énergétique de toutes les formes de travail les unes dans les autres. On comprend pourquoi la notion d’énergie était historiquement incontournable pour rationaliser ce processus.
L’économie prétend ainsi se poser simplement dans le prolongement de la nature. Les êtres humains auraient « toujours » travaillé et la nature elle-même travaillerait « depuis toujours » ! Mais ce que fait réellement l’économie, c’est d’abord créer une sphère économique autonome par l’introduction du travail abstrait, travailler pour gagner de l’argent – ce qui n’a rien de naturel. Dans un deuxième temps, elle superpose à cette nouvelle sphère ainsi créée les forces de la nature. Et tandis que le capitalisme engloutit peu à peu l’ensemble du monde physique, humain et non humain confondus, la théorie néoclassique de la production continue d’affirmer qu’elle ne fait rien d’autre qu’imiter la nature ou prolonger les phénomènes naturels. La dimension socio-historique est ainsi totalement occultée. Il n’est donc pas surprenant que l’on puisse entendre des propos tels que : « There is no such thing as society » !
Le courant dit de la critique de la valeur part du principe que toute tentative de critiquer la société capitaliste du point de vue du travail ne fait que favoriser une intégration éphémère du travailleur dans cette société mais en aucun cas l’abolition de ce principe du travail abstrait. Ainsi, les différents mouvements ouvriers ont certes obtenu une amélioration de leurs conditions de vie, mais ce ne fut que grâce à l’essor de la production de l’après-guerre et à la délocalisation des externalités vers d’autres segments de la population mondiale. Cela a conduit le projet révolutionnaire à une intégration et un embourgeoisement manifestes. Une critique radicale du capitalisme ne peut avoir pour objectif soit d’améliorer sa propre situation au mépris du reste de la population mondiale, soit d’exiger la généralisation de l’état à atteindre sans en vérifier la faisabilité fondamentale à un niveau systémique.
Le capitalisme étant une formation historique et dynamique, son évolution passe par des étapes irréversibles. La critique de la valeur examine la logique interne de la valeur au sein du capitalisme et, par conséquent, sa dimension d’irréversibilité. La critique de l’énergie examine le métabolisme physique de cette logique de la valeur, qui lui est étroitement lié.
C’est pourquoi la critique de la valeur a renoncé à la simple critique de la plus-value. Celle-ci a trop souvent été confondue avec une dénonciation du profit et de l’exploitation. L’objectif d’une meilleure répartition du capitalisme remplace l’objectif véritable, qui serait de l’abolir ! Or, la critique de la valeur présuppose que les catégories du capitalisme qui y sont liées doivent être critiquées et abolies simultanément : la valeur, le travail, la marchandise, l’argent et l’État en tant qu’administrateur de la logique de la valeur. Robert Kurz est allé jusqu’à soumettre à la critique la forme subjective des Lumières. Il s’agit précisément de ce sujet qui croit pouvoir disposer de sa forme de société, alors que, selon Marx – et d’ailleurs aussi selon Freud –, il n’en dispose en aucun cas. C’est pourquoi Robert Kurz a souligné que la tâche de la critique du capitalisme est avant tout négative : elle consiste en la « critique impitoyable de tout ce qui existe », comme le soulignait Marx. Il n’y a rien à sauver.
La substituabilité des facteurs de production comme substitution abstraite des formes d’énergie
Un point litigieux de toutes les théories critiques de la société et de tous les mouvements de lutte de gauche est de savoir dans quelle mesure la fin du capitalisme est compatible avec la poursuite de la production industrielle. Je soutiens que l’abolition du travail abstrait — en termes simples, de tout travail rémunéré — signifierait, à strictement parler, l’abolition de la production industrielle. Le travail mort est tout aussi abstrait que le travail vivant, si l’on prend en compte la notion d’énergie qui seule permet leur substitution.
Dans le marxisme traditionnel, on affirme sans cesse que le développement des forces productives recèle un potentiel qui, grâce à la réappropriation des moyens de production, pourrait conduire à la libération de la société. Du moins en tant que potentiel. On s’appuie parfois sur ce qu’on appelle le « fragment sur les machines » de Marx.
Or, Marx n’est pas si catégorique. Il affirme en effet que la machine n’a pas pour but d’alléger le labeur quotidien, mais qu’elle est « un moyen pour produire de la survaleur ».14 Une machine inventée dans le but capitaliste de créer de la survaleur et qui s’est imposée en ce sens peut-elle être réorientée pour servir un autre objectif (émancipateur) ? La technologie est-elle neutre ? L’intention consciente est-elle la dimension décisive ? Cette problématique reste ambivalente dans le texte de Marx et dans toute l’histoire du marxisme. Elle confond souvent la critique des catégories fondamentales avec la morale des acteurs individuels.
Marx décrit en détail le passage de l’outil à la machine-outil. Cette évolution rend le travail humain superflu, au moins en partie ou dans certains secteurs, bien qu’il reste irremplaçable pour la création de valeur au sens social global. Cette contradiction explique pourquoi, aujourd’hui encore, certaines entreprises comme Amazon aspirent à des processus 100 % automatisés (sans y parvenir), tandis que les responsables politiques visent le plein emploi (sans y parvenir non plus). Une situation schizophrénique pour la société dans son ensemble.
Mais examinons de plus près la « composition organique du capital » qui désigne pour Marx le rapport entre les deux principaux facteurs de production. Ce rapport dicte la combinaison optimale visée par les entreprises pour rester compétitives sur le marché. Il y a d’une part le capital constant (c’est-à-dire les moyens de production) et d’autre part le capital variable (la main-d’œuvre). Marx les appelle parfois aussi travail mort et travail vivant.
Marx écrit : « La composition du capital doit être prise en un double sens. Du côté de la valeur, elle se détermine par la proportion selon laquelle il se divise en capital constant, ou valeur des moyens de production, et capital variable, ou valeur de la force de travail, somme globale des salaires. Du côté de la matière telle qu’elle fonctionne dans le procès de production, tout capital se divise en moyens de production et force de travail vivante. Cette composition se détermine par le rapport entre la masse des moyens de production employés, d’un côté, et la quantité de travail requise pour employer ceux-ci, de l’autre. La première composition, je l’appelle composition-valeur du capital, la seconde, composition technique du capital. Il existe entre les deux une étroite corrélation ; et pour exprimer cette corrélation, je donne à la composition-valeur du capital, dans la mesure où elle est déterminée par sa composition technique, et reflète les modifications de cette dernière, le nom de : composition organique du capital. Chaque fois qu’il sera question de composition du capital sans autre précision, il faudra toujours comprendre composition organique du capital. »15
Ce qui est désigné ici sont deux côtés du même rapport : le côté de la valeur d’une part et le côté matériel d’autre part. L’expression « composition organique » désigne l’« étroite corrélation » entre composition-valeur (c’est-à-dire ladite composition, considérée du point de vue de la création de valeur) et composition technique (c’est-à-dire ladite composition, considérée du point de vue des processus matériels). La composition organique permet d’analyser le capitalisme de manière dynamique. Il ne reste pas identique à lui-même.
Pour continuer à subsister comme système capitaliste, le capital global doit continuer à se fonder sur le travail ; pour que les entrepreneurs individuels restent compétitifs sur le marché de concurrence, ils doivent expulser toujours plus de travail de leurs processus. On a là la source de la schizophrénie notée plus haut. Marx nomme ceci la « contradiction en procès », une contradiction qui est immanente au système. Disons-le autrement : si le travail mort venait à remplacer entièrement le travail vivant, cela signifierait l’effondrement du système, car la société capitaliste ne peut subsister sans travail humain, c’est-à-dire sans création de valeur. Cette condition est en contradiction avec la tendance historique à automatiser de plus en plus de domaines. La critique de la valeur en tire la conclusion que, du point de vue social global, le capitalisme se dirige vers une limite interne absolue.
Je ne m’attarde pas ici sur la théorie de la crise mais sur les conséquences du rapport de composition organique. Pour l’économie bourgeoise, ce rapport ne pose pas de problème. Elle conçoit la substitution relative comme un simple calcul privé de l’investisseur. Elle considère alors la part du travail vivant et celle du travail mort comme équivalentes (au sens instrumental) et interchangeables. Pour que cette substitution se fasse sans heurts, il faut, d’une part, que tout soit progressivement marchandisé et, d’autre part, que toute performance puisse être réduite à une quantité d’énergie abstraite faisant l’objet d’un calcul de rentabilité. Mais si l’économie bourgeoise s’arrête sur cette substituabilité relative, nous-mêmes savons qu’il existe bien une différence qualitative. En vertu de la contradiction fondamentale, la substitution ne peut jamais être complète : la microéconomie tire dans un sens et la macroéconomie tire dans le sens contraire.
C’est pourquoi il ne faut pas perdre de vue qu’il s’agit d’un rapport qui a pour effet de faire passer tout ce qui existe par le goulot du travail abstrait. En tant que rapport, il signifie que le travail vivant et le travail mort sont toujours en étroite relation l’un avec l’autre. L’un ne peut subsister sans l’autre. Ensemble, c’est-à-dire en tant que rapport, les deux côtés du travail abstrait – travail vivant et travail mort – ouvrent ce que Marx appelle le passage à la spirale : « l’accumulation se dissout dans la reproduction du capital à une échelle qui progresse constamment. Le trajet circulaire de la reproduction simple se modifie et se transforme (…) en une spirale »16.
Cette spirale peut tromper sur sa destination, si l’on en croit les apologètes d’une automatisation intégrale ou d’une « singularité technologique ». Car le fondement ontologique de l’économie – économie comprise comme la trajectoire historique de ce rapport – restera toujours en dehors d’elle. Ce fondement reste l’impulsion humaine, que Marx nomme le « premier moteur »17. Le « sujet automate » pourra bien dévorer tout ce qui existe pour essayer vainement de surmonter sa contradiction, mais il ne pourra jamais résorber son propre fondement, qui est hors de lui-même, car il s’agit d’une création sociale et non de l’auto-apparition spontanée d’une machine. La limite logique de ce processus tient au fait que l’on n’a pas à faire à quelque force naturelle plus puissante que nous, mais à un système de rapports sociaux, dans lequel justement tous les travaux ne se valent pas. Du point de vue de la création de valeur, c’est-à-dire du maintien de la sphère économique comme telle, le travail d’une machine n’est en aucun cas équivalent à celui d’un ouvrier.
La négligence du rapport qui vient d’être mis en évidence conduit à deux grandes catégories d’erreurs théoriques. La première considère qu’il est possible de résorber entièrement le travail humain et de voir émerger un mode entièrement automatisé, pour le meilleur et pour le pire. Cette vision oublie que le système capitaliste est un système social tributaire de la création de valeur économique. Il ne saurait se soulever par les cheveux et se passer d’une source de valorisation. Si le travail humain est entièrement supprimé, le système cesse, mais alors la production industrielle s’effondre aussi. L’erreur inverse et symétrique, qui peut être celle des néo-luddites, consiste à regarder avec nostalgie le bon vieux temps de la production simple, l’époque qui précède celle de la grande industrie, en croyant trouver là un refuge contre les horreurs industrielles encore à venir. Mais si le travail abstrait est maintenu, c’est-à-dire produire pour vendre, c’est tout le système capitaliste qui repart sur les mêmes bases, car on ne peut pas vendre quelque chose sur un marché sans suivre les lois de la concurrence. Il est impossible de maintenir l’un des deux côtés du rapport sans entraîner l’autre, ce qui est logique, puisque c’est un rapport.
Conclusion
Certains critiques ont déduit de la formule marxienne sur la « dépense de cerveau, de nerf, de muscle, d’organe sensoriel, etc. » que Marx avait une conception énergétique du travail. La tradition marxiste, en revanche, défend une conception sociale du travail et a donc balayé d’un revers de main la question énergétique qui lui est indissociable. D’autres théoriciens ont protesté en affirmant que la conception selon laquelle seul le travail humain productif produit de la valeur négligerait la contribution de la nature à la formation de la valeur. Nous sommes ici confrontés à trois malentendus :
1/ Lorsque Marx définit le travail humain comme « dépense de cerveau, de nerf, de muscle », ce n’est pas au sens où le travail humain serait identique à une dépense physique, puisqu’il est socialement déterminé. Marx s’aligne sur le réductionnisme de la production capitaliste dans le but de l’analyser. Car derrière l’apparente concrétude du cerveau, des muscles, des nerfs ou de la main se cache précisément l’abstraction énergétique. Au sens du fonctionnement capitaliste, la concrétude la plus grossière est identique à l’abstraction la plus grossière. Le détour par la thermodynamique et le recours à la pensée dialectique permettent d’appréhender cette figure complexe. Nous avons en effet vu que la plus haute abstraction mathématique, appelée énergie, ouvre simultanément une spirale très concrète d’engloutissement du monde, qui se manifeste sous la forme d’une crise écologique et énergétique — ou plus exactement d’une crise entropique.
2/ Dire que « la dépense de cerveau, de nerf, de muscle » ne doit pas être comprise de manière réductionniste, c’est-à-dire purement physicaliste, ne signifie pas qu’il faille écarter la question énergétique. Mettre l’accent sur la création de valeur en tant que rapport social peut conduire à perdre de vue les processus très concrets qui donnent naissance à ce mode de production. L’infrastructure matérielle et énergétique est la précondition de la trajectoire capitaliste et de la logique de la valeur. Parler de l’abolition de la logique de la valeur sans tenir compte de la catégorie énergétique qui la sous-tend ne fait aucun sens. La logique de la valeur comporte en effet à la fois un aspect concret et un aspect abstrait, qui se reflètent respectivement dans les processus économiques d’une part, et dans le métabolisme matériel d’autre part. Ces deux aspects, le concret et l’abstrait, sont apparus ensemble au cours de l’histoire et ne peuvent être traités séparément.18
3/ Compte tenu de la crise écologique, certains estiment que la théorie marxiste de la valeur est dépassée ou insuffisante et qu’il faut intégrer les facteurs techniques et matériels dans la création de valeur. Cela conférerait une « reconnaissance » théorique à des facteurs qui, selon eux, ne seraient pas pris en compte dans la théorie de la valeur. Mais la valeur économique au sens marxiste n’est pas identique à ce qui permet au capitaliste individuel de réaliser un profit. C’est avant tout ce qui ouvre, à l’échelle de la société dans son ensemble, une sphère économique autonome. Les machines ou la matière, la nature ou l’énergie ont certes un coût économique, mais elles ne sont pas rémunérées pour la « dépense » de travail. Elles ne servent donc pas directement au processus de valorisation, bien qu’elles en soient en même temps les conditions préalables fondamentales. En brouillant la distinction entre la prestation d’une machine et celle d’un être humain, on perd de vue la fonction sociale de l’économie dans le capitalisme. On pratique ainsi exactement ce que défend l’économie dominante. Les économistes bourgeois ne pensent pas autrement lorsqu’ils proposent de donner un prix à tout ce qui n’en a pas encore, afin de compenser le problème des effets externes. Mais ils ne peuvent tout de même pas abolir la différence entre le travail créateur de valeur et la prestation d’une machine, même en transformant tout ce qui existe en marchandise.
J’ai voulu montrer : 1/ que Marx a bel et bien une conception de l’énergie, bien que non réductionniste ; 2/ que cette conception est également indispensable à la théorie de la valeur si, contrairement à une conception métaphysique de la valeur, on refuse de dissocier la théorie de la valeur de son métabolisme matériel ; 3/ que parler de « création de valeur » par une activité non humaine rendrait caduque toute la critique de l’économie politique, et donc aussi la critique sociale. Une machine peut rapporter du profit à son possesseur mais elle ne peut pas augmenter la création de valeur économique globale. Ces différentes simplifications expliquent pourquoi les écologistes et les énergéticiens d’une part, et les marxistes d’autre part, s’accrochent respectivement à un seul côté de la contradiction ou, dit autrement, à un seul côté du rapport entre capital et travail. Les uns ne parlent que de la répartition inégale, les autres que des destructions matérielles. S’ils abordaient tous deux de manière catégorielle la notion d’énergie qui sous-tend la question du travail – c’est-à-dire, j’insiste, d’une manière non réductionniste –, ils pourraient formuler une critique commune et plus fondamentale. La production d’humains superflus et de déchets sont en effet les deux manifestations principales de l’entropie systémique du mode de production capitaliste.
Une telle enquête sur la catégorie d’énergie permet d’affiner le diagnostic sur les impossibilités du productivisme. Le ver du capitalisme est en tout cas déjà dans la production industrielle. Il faudrait donc commencer par mettre fin aux fausses promesses, comme l’idée que les énergies renouvelables ou « l’économie circulaire » peuvent briser la spirale de l’entropie capitaliste. En finir avec le productivisme, se serait donc en finir avec les deux côtés du rapport social capitaliste qui substitue le travail mort au travail vivant sur la base d’une commune abstraction énergétique. Cela signifierait non seulement la fin de nos catégories économiques (argent, valeur, travail, marché, concurrence, etc.) mais aussi la fin des catégories industrielles (rationalisation de la matière, optimisation des ressources, objectification de la nature, etc.). Cette fin nous est devenue presque irreprésentable, et pour cette raison, elle est souvent considérée comme une utopie. J’ai une vision tout à fait différente : je pense que ce mode de production ne tiendra pas longtemps, que nous le voulions ou non. Il comporte différentes impossibilités logiques qui ne sont pas réformables. Il n’est donc pas utopique mais absolument réaliste d’envisager sérieusement à quoi ressemblerait sa fin.
La critique du productivisme doit remonter à la racine du fonctionnement capitaliste si elle ne veut pas simplement continuer à défendre le même système sous un autre nom, comme l’ont fait tant de propositions et d´expériences socialistes ou communistes. Mais pour ne pas voir le sombre avenir que nous réserve ce système, on s’accroche volontiers aux solutions partielles que j’évoquais au début : changer les mentalités pour les rendre plus sobres, réduire le gaspillage et le volume de la production, etc.19 De telles mesures reviennent à vouloir vider l’océan à la petite cuiller. Il est beaucoup plus radical de souligner la rupture nécessaire avec la totalité des catégories qui organisent ce mode de production sans faire croire au maintien des seuls avantages matériels qu’il procure à une toute petite partie de l’humanité (dont nous-mêmes faisons partie). Le problème n’est donc pas que nous ne sachions pas par où commencer cette rupture, tant les défis sont colossaux. Personne n’est censé être magicien. Le problème est que nous persistions à passer des compromis avec ce système en essayant de « sauver les meubles », ce qui revient à éterniser son agonie et à détruire la totalité du substrat matériel d’un avenir post-capitaliste. Car on ne construira pas une société émancipée s’il n’y a plus assez d’eau douce, si les océans sont vidés de leurs poissons, si le sous-sol est vidé de toutes ses ressources, si d’immenses régions sont empoisonnées, si nous croulons sous des montagnes de déchets ingérables et si règne un chaos climatique. Ce sont les manifestations de l’entropie du système capitaliste-industriel et non d’une quelconque loi de la nature.
Sandrine Aumercier, mars 2026
Ceci est la version écrite d’une conférence tenue à Lausanne dans le cadre des travaux du Groupe vaudois de philosophie le 1er avril 2026.
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1 Feynman, Richard: The Feynman Lectures on Physics, vol. I: Mainly Mechanics, Radiation, and Heat, New York, 2011 [1964], p. 33.
2 Guy Deutscher, The Entropy Crisis, World Scientific Publishing Company, 2008.
3 Matthieu Auzanneau, « Métaux critiques, charbon, gaz, pétrole : nous entrons dans les récifs », 12 octobre 2021, Le Monde.fr, en ligne : <https://www.lemonde.fr/blog/petrole/2021/10/12/metaux-critiques-charbon-gaz-petrole-nous-entrons-dans-les-recifs/>
4 Voir Aurore Stephant, « Ruée minière au XXIe siècle : jusqu’où les limites seront-elles repoussées ? », 2022, En ligne: <https://www.youtube.com/watch?v=i8RMX8ODWQs >
5 International Energy Outlook 2019.
6 Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Seuil, 2024.
7 Magtulis Prinz and al., Biden’s oil boom, Reuters, 28/03/2024, en ligne : <https://www.reuters.com/graphics/USA-BIDEN/OIL/lgpdngrgkpo/>
8 Richard Heinberg, Peak Everything, New Society Publisher, 2010 ; François Grosse, Croissance soutenable ?, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2023.
9 Damian Carrington, Interview mit Mark Jacobson, « No miracles needed: Prof Mark Z. Jacobson on how wind, sun and water can power the world », The Guardian, 23/01/23, Online: <https://www.theguardian.com/environment/2023/jan/23/no-miracles-needed-prof-mark-jacobson-on-how-wind-sun-and-water-can-power-the-world>
10 Voir Cara New Dagget, The Birth of Energy, Londres, Duke University Press, 2019.
11 Gaspard-Gustave Coriolis, Du calcul de l’effet des machines, Paris, Carilian-Goeury, 1829.
12 Karl Marx, Le Capital, Livre I, Paris, PUF, 1993, p. 82.
13 Voir Anson Rabinbachh, Le moteur humain, Paris, La Fabrique, 2004.
14 Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 416.
15 Ibid, p. 686.
16 Ibid., p. 651.
17 Ibid., p. 422.
18 Voir Kornelia Hafner, « Gebrauchswertfetischismus » : « Deux principes sont sans arrêt opposés : l’abstrait et le concret, le général et le particulier, le mort et le vivant, l’identique et le non-identique, la valeur d’échange et la valeur d’usage, le capital et le travail. Le mauvais millénarisme de la “théorie de la révolution” qui en découle s’est manifesté dans la simplification consistant à réduire l’un des termes de ces paires conceptuelles à une fausse totalité et l’autre au principe d’espoir, ou, pour le dire encore plus simplement, à les réduire au mal et au bien. »
19 Un exemple fameux de ce vice de forme est celui étudié par l’économiste libéral William Stanley Jevons en 1865 dans The coal question. Il remarque que l’utilisation plus efficace d’une matière première telle que le charbon conduit à une augmentation de la consommation de cette matière première, plutôt qu’à une diminution. L’efficacité aboutit donc à un résultat contre-intuitif. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui l’effet-rebond. Les tentatives visant à limiter l’effet-rebond par une restriction de la consommation sont vaines, car l’effet-rebond est inhérent au principe d’efficacité. Quiconque recherche l’efficacité souhaite obtenir « plus de quelque chose avec un moindre effort ». Le « plus » n’est donc pas en opposition au « moins », mais en étroite relation avec lui. On peut voir où je veux en venir. Lorsque les partisans de la décroissance prônent le « moins », ils ignorent la puissance de la rationalité économique, pour laquelle tout « moins » est en rapport avec un « plus ». Cette rationalité imprègne tout le champ de l’écologie politique.

